14 août 2012

Le calme avant la tempête

Il ne s'agit pas d'un billet commémoratif du drame du 11 Septembre 2001. C'est un retour sur mes impressions. Je n'ai pas été directement touchée par l'attentat. Si je connaissais des personnes vivant à New York et même dans le quartier d'affaires, aucun proche n'en a été la victime.

À l'époque, je travaillais sur les marchés à Los Angeles. Levée tous les matins à 5h30 et à 6h00 pétantes, dehors. Les rues étaient toujours calmes à l'aube. Quelques clochards errants et les fourmis de la société qui s'apprétaient à s'atteler à leurs tâches de jardinage, de ménage, de construction en bâtiment avant les heures brûlantes des journées désertiques du climat californien. En majorité d'origine hispanique, ce sont ceux qui se lèvent tôt pour gagner une misère tout en ayant la peur au ventre quotidienne de se faire expulser du pays.

Mais ce mardi là, tout était plus calme. Ma copine avec qui je faisais les marchés pourrait en être témoin. Le calme absolu. Une atmosphère surnaturelle. Ni le chant des oiseaux ni les cris des criquets. Aucun souffle ne venant faire siffler les feuilles des arbres et des buissons. L'air à la fois très frais et très pur et en même temps lourd et pesant.

SI on prend en compte le décalage horaire, la première tour a du être percutée juste avant que je sorte de chez moi, et l'autre pile à l'heure ou j'ai du insérer mes clefs dans la serrure de la voiture. Mais la plupart des Angelinos dormaient encore et avec eux leurs écrans de télévision et leurs radios; rien de concret ne pouvait laisser présager de l'ampleur de la catastrophe. Ce jour-là peut-être avons nous écouté Fallin' d'Alicia Keys sur le vieux poste de radio du vieux camion.

Ce jour-là on avait oublié les bananes en préparant le camion. On oubliait toujours quelque chose. Quelques fois on pouvait faire sans, mais les bananes, non. On vendait des crêpes. Pas simplement des espèces de pancakes trop épais avec trop de Nutella. Non, des crêpes au froment et des galettes de blé noir. Du sucré et du salé. Il ne manquait que le cidre, aucun alcool n'étant autorisé à la vente sur les marchés.

Les deux crêpes phares étaient bien sûr la Nutella-banane et la California: fraises, bananes, chocolat noir et chantilly. Impossible de faire l'impasse sur les bananes.

Nous voilà donc en chemin vers Torrance, CA. Je ne me rappelle plus quand on a réalisé qu'il nous manquait un ingrédient. Est-ce qu'en voiture on s'est dit "Tiens, tu as pris les bananes?
- Non, et toi?"
Ou est-ce quand on a eu fini de vider le camion qu'on s'en est aperçues?

C'est au supermarché le plus proche* que la caissière tremblotante nous a expliqué les événements. Personne ne connaissait les détails. Tout le monde s'inspéctait, les gens erraient, comme pris d'une folie d'incompréhension. Ce n'était pas possible. On devait se tromper.  Nous étions dans un tableau surréaliste. C'est avec comme seul élément de compréhension la certitude que des avions avaient bel et bien percuté les tours du World Trade Center que nous retournâmes à notre devoir.

Ce jour-là le marché était en ébullition. Les vendeurs faisaient la ronde, chacun à leur tour ou tous en même temps, allant d'un stand à l'autre pour essayer de comprendre un peu mieux. "Mais tu es sûr? J'ai plutôt entendu ça"… Le commérage (en son sens primaire et positif) et l'esprit de groupe si chers aux mondes nomades des marchants ambulants, des forains et autres artistes du Cirque étaient à leur comble. Un mal pour un bien?

 

Note

J'ai d'abord pensé garder mon brouillon pour publier ce billet le 11 septembre. Si j'ai toujours chanté des chansons de Noël en plein été, si j'ai toujours offert des cadeaux seulement quand je pensais à mes bien-aimés, quitte à oublier certains anniversaires, je pense que les célébrations et les commémorations peuvent se faire ailleurs que dans le temps officiellement imparti. C'est vrai pour l'amour et la Saint-Valentin, c'est vrai pour le chocolat à Pâques. C'est vrai aussi pour les morts et la Toussaint. C'est vrai pour les périodes de jeûne, c'est vrai pour aller faire la fête un jour de semaine. C'est vrai pour faire signe à ceux qu'on aime quand le moment est opportun sans culpabiliser le reste du temps.

C'est pourquoi ce billet aujourd'hui correspond à ce moment opportun. Il ne sert à rien d'attendre la date fatidique quand nos oreilles et nos yeux seront bombardés d'images réelles et métaphoriques. La commémoration l'an dernier des dix ans des attentats a été une explosion intrusive dans l'espace temps, comme si le reste du temps on s'en fichait. Comme si la terre ne continuait pas de tourner. Comme si d'autres atrocités ne prenaient pas place ailleurs dans le monde. Comme si le 11 Septembre ne représentait pas une longue liste d'anniversaires sordides. Bien sûr en cette mi-août, il n'est pas anodin que je pense à cet événement dont la date d'anniversaire approche. Les anniversaires sont aussi là pour ça.

Si je publie ce message aujourd'hui, j'aurai toute la place dans mon esprit et dans mon cœur pour penser à mon oncle pour qui, né un 11 Septembre, l'anniversaire a toujours été synonyme de rentrée des classes et aujourd'hui on lui vole encore la vedette à coups d'images macabres.

 

*    Les marchés de plein air en Californie sont presque exclusivement des marchés de producteurs. Les bananes ne poussant pas en Californie, il est normal d'aller les acheter au supermarché. Si ça avaient été les fraises, bien-sûr qu'on les aurait achetées au marché. Peut-être même qu'on les aurait troquées contre quelques crêpes (nostalgie… ).